Blasée, vidée, affamée...

Publié le par Juliette




« Bonjour madame, c’est classé par taille », voici les principaux mots de mon vocabulaire, les maux les plus douloureux pour mon orgueil.
Ranger des vêtements, accrocher des cintres, telle est mon occupation actuelle. Je dirai bien qu’il ne s’agit que d’un « boulot alimentaire », mais ce serait de mauvais goût, quoi que… Un peu d’ironie dans un monde sans graisse.
Effondrée le premier soir, dépitée, hargneuse, amère et en colère, remplie de haine contre la terre entière, je n’ai pas voulu m’asseoir. Je commençais à 9 h, je suis restée debout, ma pause m’a été accordée à 13h30, une heure pour se poser, une heure pour manger, j’ai marché, marché, jeûné, jeûné…
Encore quelques heures debout, je pars à 18h direction Montparnasse, une amie doit aller voir un psy pour la première fois, elle a besoin de soutien, elle n’arrivera qu’à 20h. Je m’assiérai bien dans un bar, mais voilà je pleure, je n’ai aucune envie de m’asseoir tranquillement alors que ma tête bouillonne. Je ne pourrais pas fumer, quel intérêt ? Me retrouver en face à face avec moi pour réaliser, je préfère m’occuper, je marche j’arpente, je ne cherche rien, je veux juste marcher, ne pas réaliser, ne pas me poser, je ne cherche aucun lieu, je n’ai envie de rien, je rumine, je pleure et je m’insulte. Je monte et descend la rue de Rennes 4 fois, mon I-Pod à fond sur les oreilles, la même chanson en boucle, le temps doit s’arrêter. Il fait nuit de toute façons, je n’ai à parler à personne, il y a tellement de monde, c’est le premier jour de soldes, tout le monde est bien plus occupé et pourquoi me regarder, après tout mes yeux pleurent en gonflant, mais les larmes coulent peu, puis il y a tellement de vent, tout le monde a la larme à l’œil.
Je n’en peux plus, j’entre dans le Monoprix, je ferai bien une crise, j’ai le temps de manger en allant de St Germain jusqu’au cinéma de Montparnasse, je vomirai là-bas. Ces wc me connaissent si bien et je les aime tant, une pression énorme, impossible à boucher. Je déambule dans le Monoprix, je vais dans les rayons à crise, mais voilà, je ne suis pas nerveuse, je suis comme anesthésiée.
Mon corps tremble, il réclame pitance, 36 heures qu’il n’a pas mangé, des heures debout, à bouger, mais non, rien ne rentre, je veux rester sans me défouler, je subis.
Je ne veux pas m’énerver, je veux dormir. Je tourne dans les rayons et finalement ma main se tendra vers une bière, une Despérados de 50 cl que je boirai en pleurnichant, en marchant comme un ivrogne dans la rue.
Ne pas s’arrêter, marcher, continuer, m’envoler, m’alléger…
Je ne réalise plus tellement, à jeun, ça monte si vite, enfin je suis apaisée, ou plutôt, enfin je pense moins, je ne suis plus en colère, je suis triste et je regarde avec passion et envie les phares des voitures. Je me jetterai bien, mais ce ne serait pas malin, pour me retrouver handicapée, autant y aller pour de vrai sous les rails du métro, soyons pragmatiques !
Et puis j’ai aucune envie de mourir, je veux juste dormir, je veux juste tout recommencer à zéro. Je ne veux pas mourir, je veux juste faire une pause, arrêter de me prendre des baffes tout le temps, arrêter les coups de massue dès que je me relève.
J’ai mal aux pieds, j’ai mal partout, j’ai des crampes, je m’en fous. Sentir la douleur physique ça permet de ne pas se concentrer sur la douleur mentale !

J’avais qu’à continuer mes études cette année. Je n’avais qu’à pas dépenser une fortune en bouffe, bloquer mes deux comptes et me retrouver sans argent pour payer mon inscription.
Je savais que la drogue ruinait, mais la bouffe ? En arriver là ?
Mon psy appelle ça un acte manqué, je crois bien qu’il a raison.
Face à moi-même, je suis bien décidé à faire souffrir mon orgueil cette année, au moins je sais la finalité de cette année : je choisirai enfin les études que je veux, je recommence, je m’en fiche, peu importe l’âge que j’aurai quand je terminerai, je le ferai, je ne serais pas une ratée comme je l’ai toujours cru, je me relèverai comme je l’ai toujours fait.
Et puis quoi faire ? Continuer quelque chose qui m’emmerde au plus haut point ? J’en veux à mes parents qui ont voulu me faire croire que j’étais intelligente petite et qui m’en ont trop demandé, j’en veux à mes parents et à moi-même d’avoir fait un premier cycle dans une voie qui faisait plaisir à la famille. Je m’en veux d’avoir été trop orgueilleuse et d’avoir fait d’autres études à la fac, parce que trop ambitieuse, je me disais qu’un diplôme en Histoire de l’art serait bien et surtout pas de trop avant de faire les Arts Déco.
Toujours à l’ouest, pourquoi choisir le plus simple ? Choisissons un double DEUG, allons-y pour Histoire et Histoire de l’Art !! Histoire de l’art, trop facile, trop simple surtout, pas assez scientifique, je vais en archéologie. Je ne supporte personne, je vais donc vers les plus ringards, ceux qui me font le moins peur. Ce sera dans la branche la plus difficile, mais quand bien même, je me prends pour quelqu’un de fort, quelqu’un d’intelligent.

L’épilepsie s’aggrave, ma mémoire est faible, mes capacité de langage et de concentration diminuent, je fais de plus en plus de crises.
Rien à faire, je continuerai, je passerai seulement quelques épreuves par an. Je mettrai plus de temps, mais jamais je ne me laisserai aller à rester chez moi sous le statut Cotorep. Je me crois plus intelligente, plus battante, je passe peu de matières par an, mais je veux les réussir.
Je les réussis en plus ! Comment ? Je ne sais pas, l’aliénation, l’acharnement.
Est-ce que je fais ça pour prouver quelque chose ? Possible que oui, mais je pense qu’il s’agit de faire comme j’ai toujours fait : faire autre chose pour ne pas penser, pas réaliser ce qu’il m’arrive, construire du faux pour ne pas vivre le vrai.
L’artifice qui remplace, qui apporte une lumière factice à mon actualité. Refouler, ne pas vivre sa vie… Plus de temps, donc pas encore de concours, il faut attendre, puis de toute façon, je m’en fiche, je n’ai pas envie de rentrer dans la vie, pas envie d’affronter et encore moins de participer à ce système pourri qui fait le monde, ce fric. J’irai jusqu’au bout, je serai chercheur ou conservateur, je ne bosserai pas pour l’argent, je resterai une étudiante à vie.

Puis tout s’écroule, il faut aller à l’hôpital, il faut faire des bilans pré-opératoires, il faut que je me fasse opérer puis ma vie s’arrête pendant deux ans. Il me faudra 1 an pour sortir de l’amnésie, un an pour retrouver le langage, réussir à réécrire, un an pour parler.
Les médecins étaient tellement persuadés que ces sens n’étaient pas endormis mais complètement détruits. Mais voilà, vous m’avez encore sous-estimé.
Pendant que vous me demandiez de me reposer, bien j’essayais de faire marcher ma mémoire. Des heures et des heures par jour, je m’entraînais pour que rien ne parte, je lisais, écrivais, faisais des exercices sur la mémoire. Oh oui j’ai bossé ! Je lisais et tentais d’apprendre le dictionnaire par cœur. Une liste de dix mot dans ma poche à devoir absolument replacer dans la journée, jamais je ne me laisserai aller, jamais je n’oublierai et pourtant jamais désespérée.

Toujours à la recherche de mes limites, je lutterai contre celui que je haie : le fatalisme.
Ah vous êtes étonnés, désormais, je suis normale, finalement l’épilepsie et cette tumeur n’aura aucun impact sur mes capacités sensitives et fonctionnelles. Je vous l’avais dit, j’y arriverai de toute façon.

Puis voilà qu’à l’âge d’adulte, je rentre dans la vie.
Je n’ai plus eu d’enfance dès mes huit ans, une épreuve, ou plutôt des expériences qui ont détruit mon adolescence - arrivent le TCA, je me détruirais et resterai pourtant en vie. La dépression, elle est là depuis la naissance. Des années perdues à cause de l’épilepsie, je n’ai jamais bossé, jamais je n’ai participé à mon adolescence ni au début de l’âge adulte. Amusez-vous, faites-vous plaisir en collectionnant les expériences sexuelles, moi je m’en fous, j’ai une autre quête : ne pas être des vôtres, de toute façon, je ne suis pas des vôtres.
Mais alors pourquoi je fais semblant de vivre avec vous ? Pourquoi je vis toute seule au milieu de vous tous ?

Et me voilà des années plus tard, je n’ai jamais pu évoluer comme les autres et la pression est là, tout le monde s’y met, mes parents, mes « amis », les médecins qui me demandent de maigrir.
D’accord, mais vous allez voir ce que vous allez voir, vous regretterez de m’avoir présenté les choses de cette manière et de ne pas vous rappeler, vous regretterez de me parler de régime, oh si vous saviez ce qu’est pour moi un régime !!

Je veux annihiler, oublier (toujours oublier, toujours effacer), tout ce passé ingrat, il ne doit rien rester, pas de cicatrices, pas de souvenirs, je change mes meubles, je change tout, je jette, puis pourquoi ne pas changer ce corps, après tout, maigrir et grossir, c’est ce que je maîtrise le mieux !
Je suis sage, je vais dans un service hospitalier. Je maigris trop vite, les rendez-vous sont trop espacés, tous les deux mois, j’ai eu le temps de trafiquer mon « plan alimentaire », d’abord un peu, puis beaucoup, passionnément, plus que quelques semaines et ce sera à la folie. Je retourne à l’hôpital et la nutritionniste me dispute : 12 kilos en deux mois, c’est de la folie ! Et qu’est ce que vous avez autour de la lèvre du haut ?
Je suis découverte…
« Il faut arrêter, jamais vous ne pourrez perdre tout ce que le tégrétol et la dépakine vous ont fait prendre ! Jamais, et je refuse de vous suivre si vous ne voyez pas de psy ! »
Jamais ? C’est ce qu’on verra… Encore 25 kilos et nous voilà à aujourd’hui.

Ou plutôt nous voici aux vacances de noël, un noël inattendu, un noël spécial qui se déroulera à l’hôpital, mon frère s’est fait renversé, il est en vie, tout va bien, sauf son moral, le choc… Oh jamais tu n’aurais dû me sortir ça ! Moi qui essayais de te rassurer, tu étais en larmes quand grand-mère t’a appelé en pleurs, tu t’en voulais de la rendre triste, une spécialité de la famille : ne jamais rationaliser, toujours culpabiliser, pourtant cet accident était grave.
Gare à moi qui ai voulu te dire que c’était la morphine qui modifiait la sensibilité et qu’il ne fallait pas t’en vouloir d’avoir pleuré, gare à moi d’avoir voulu relativiser en te disant que grand-mère avait peut-être eu des épreuves, mais les opérations pour des problèmes de hanches, ça arrive à beaucoup de personnes âgées.
Gare à moi d’avoir voulu te rassurer, tu me sors une phrase qui depuis 3 semaines est dans ma tête : « qu’est ce que t’en sais ? T’as jamais rien vécu toi ! » .
Je me griffe le poignet, enfonce mes ongles bien profondément dans la peau pour retenir mes larmes, je vois dans tes yeux que tu regrettes d’avoir dit ça, mais voilà, c’est trop tard, ça a été prononcé, je vais vomir dans les toilettes de ta chambre, un besoin, impossible de faire autrement, mon estomac est vide, mais je vomirai.
Merci à maman plus tard qui me dira « oui, mais toi tu n’as pas vécu de choc pareil ». Ah si vous saviez, si vous saviez…
En même temps, je ne disais pas tout, je ne disais même rien, je ne voulais pas qu’on me plaigne, je ne voulais pas qu’on m’appelle tout le temps, je voulais être « normale », pas handicapée.
Victime de mon orgueil.
Je passerai mon temps à manger et vomir, à vous vomir.
Je mange beaucoup pour quelqu’un qui maigrit tant ? Non, pas de remarque ? J’aurai vomi au restaurant, chez mon frère, à plusieurs étages de l’hôpital, chez mes parents, dans un parking, dans une poubelle de square le 24 décembre à 1h du matin.
Je bois beaucoup ? Mais vous êtes un peu étranges si je peux me permettre, je bois l’alcool de noël, du sauternes, du champagne sont sur la table alors oui, j’en bois !
Vous ne remarquez pas que je mange beaucoup par contre ? Vous mangez le quart de ce que je mange et vous n’en pouvez plus, pas de tilt ? Toujours pas ?
Je vais souvent aux toilettes pourtant… Ca doit être l’alcool, c’est diurétique…

Nous voilà revenus « à la maison ». Mais tu ne manges pas ?
Oh maman, si tu savais tout ce que j’ai déjà mangé aujourd’hui !! Tu ne m’as pas entendu « digérer » aux toilettes ? Non, c’est vrai, je ne fais aucun bruit…
« Mais savoure, prends juste un chocolat ! Pourquoi tu ne prends pas le temps ? Mais pourquoi plusieurs ? Un ça suffit ! »
Mais parce que ça n’a que la saveur du réconfort maman, le sucre, c’est ça pour moi, il a le rôle que tu n’as jamais su remplir ! J’en veux et de plus en plus, tellement en manque que j’avale la tendresse que tu ne me donne pas. Le chocolat c’est doux, c’est sucré, ce n’est pas froid et piquant comme toi. Et si je ne mâche pas, mais réfléchis, c’est pour mieux vomir ! Vomir du chocolat, comme si c’était simple ! On voit que tu n’y connais rien !

Je sens mon corps grossir, mes cuisses se remplumer, la cellulite bouger, pourtant en rentrant j’aurai maigri. Tant mieux, ça fait ça de moins à perdre, puis de toute façon je m’en fous du poids, je veux juste sentir mes os. Il pourrait y avoir écrit 80 kilos comme 30, je ne vois que ce que je veux et comme je ne sais pas voir, comme je déforme mon reflet, je n’ai d’autre choix que de tâter, que de palper, que de toucher le relief qui change petit à petit.




Publié dans Au quotidien

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Amy 07/02/2008 14:49

Jadore ton bloG, je trouve ke tas laire sympa donc courage tu px y arriver :)

Lara 29/01/2008 09:53

Accroches-toi, reviens-nous vite !!
bisous

Mandy 25/01/2008 18:28

Salut Juliette
Ça fait un bout hein ? j'ai toujours autant plaisir à te lire, parce que tu le fais si bien. De l'intelligence et du talent, tu en as. J'imagine ta tête et ton esprit à lire mes mots, et je sais que ce n'est peut être pas ce que tu as envie d'entendre. Pourtant c'est vrai, c'est ma vérité.
Ton orgueil aussi est grand. Tu le sais. C'est contre lui que tu dois te battre. Tu le sais aussi. Et je sais aussi que manque de bol, il est trop difficile de faire exploser la vérité face à ceux qu'on aime et même qu'on déteste le plus : la famille. Surtout lorsqu'on voit le déni, lorsqu'eux même se voilent la face pour mieux vivre.
Pour ma part, j'ai une nouvelle : aprés plus de 5 mois d'enfer auprés du chumy retombé dans son enfer, j'ai décidé de le quitter. En fait, j'ai surtout décidé de me sauver, un peu dans les 2 sens du terme. Je l'ai fait pour moi, avant de sombrer.
Je t'embrasse ma Belle.

Amélie 24/01/2008 20:01

Pas la première fois que je viens sur ton blog mais première fois que j\\\'ai besoin de répondre. Je pleure en lisant tes pages car dans ces mots, il y a moi, c\\\'est évident. Tes sensations, tes ressentis, je les partage tellement. Jamais des écrits sur ce que nous vivons ne m\\\'ont autant touchés, ces vérités, cette violence. et puis, les combines, c\\\'est fou sans en avoir parlé, on a toutes les mêmes. Ce soir, je me demande encore comment je tiens debout, je me dégoûte de savoir si bien mentir. Je me demande bien qui je suis. Ce soir, j\\\'ai envie de tt oublier, d\\\'être "bien" mais ce n\\\'est plus possible, j\\\'ai l\\\'impression d\\\'être allée trop loin, le retour en arrière est impossible. C\\\'était comment la vie avant??? Et puis, quand personne ne se rend compte de rien depuis 8 ans, finalement, est ce que l\\\'on est vraiment malade? qui me croirait? Qui pourrait imaginer ce qu\\\'a fait la gentille et parfaite Amélie il y a 5 min ou ce qu\\\'elle va faire ce we sans qu\\\'elle sache vraiment pourquoi d\\\'ailleurs? Personne me croirait, c\\\'est évident. Je les entend d\\\'ici, tous "On aurait remarqué si cela avait été si grave, ça se voit ces choses là".... Ah, ah, ah....Ou bien se serait, quoi tu as fait ça, mais c\\\'est horrible, comment as tu pu en arriver là ma pauvre fille!!!Bon j\\\'arrête là mes élucubrations qui ne sont pas très positives, j\\\'avoue...Merci infiniment pour tes écrits, courage!!!!Amélie

InÚs 22/01/2008 11:08

je viens de lire, j'ai pris le temps de lire, le temps de relire. C'est d'une puissance, tu écris de mieux en mieux, tu as de plus en plus de recul sur toi même, t'es plus calme...mais au fond, j'aime pas trop ce calme, cette sérinité, cette phase  observatoire des autres, j'aime pas quand tu prends le temps d'analyser les choses...j'aime pas cette détermination, elle n'annonce rien de bon, tu sembles savoir parfaitement où tu vas mais j'ai un sale pressentiment...J'ai peur de la tempête...j'ai peur de ta tempête intérieure...j'ai peur qu'elle te ravage de plus belle et te mette sens dessus dessous. Tu viens d'écrire un avis de tempête, je suis bouleversée et inquiète à la fois. Heureuse de te lire mais peur de te lire...Mais quelle puissance, quelle souffle, tu as vécu bien plus intensément que quiconque...Tu es dans le vrai en permanence. Tu sais la vie mieux que les autres...
Je pense à toi...et je suis inquiète!
Bien à toi