Jour de combat

Publié le par Juliette




Elle est arrivée à 9h, je n’avais plus de café, comment la faire taire sans café ?
J’avale du thé en pensant bouffe, je suis dans mon fantasme.
Si je m’écoutais, si je réagissais tout de suite, ma liste de courses, mon « menu » serait prêt dans ma tête.
Je vendrai mon âme et tout ce que j’ai pour une baguette aux céréales, une baguette traditionnelle, du beurre, des biscuits apéritifs au fromage, une poêlée de légumes, je rêve d’une tourte aux champignons, de gaufrettes, de brioches, du fromage…
Ca rentrerait j’en suis certaine, et puis je pourrais même prendre quelques boîtes au cas où, des pâtes…

Elle reste, elle reste, je ne veux pas, pas aujourd’hui, puis je ne peux pas, j’en ai décidé ainsi, aujourd’hui non !
Plus de café ! Comment faire ! Je n’ai plus mon « arme », mon café au lait !
Je trompe mon estomac avec du thé, mais voilà, ce n’est pas mon corps qui a faim, je n’ai pas faim, je ne sens pas qu’il réclame, je ne sens pas de place, je sens un vide immense dans ma tête, à moins que ce soit un trop plein tumultueux que je veuille faire taire et combler sous des kilos de bouffe.
Je fantasme, je pourrais me remplir jusqu’à ras bord ! J’en ai tellement envie que je rêve même le moment du vomissement !

Un coup de tête contre le mur de la salle de bain, puis pour penser à autre chose, les ongles plantés dans mes poignets. Je marche, je marche chez moi, à aucun prix je ne dois sortir de mon antre. Je le sais, si je sors, je reviendrais chargée, elle aura gagné.
Je tressaute, je veux sortir, je suis face à la porte d’entrée, un coup de pied, mais elle est toujours là. Elle qui m’empêche, elle qui me retient prisonnière et en survie !
J’aurai dû demander à une amie de m’enfermer, de prendre mes clés ! Elle a un double, si je l’appelais ?
Je deviens complètement folle, je donne des coups dans ma table, mes tibias sont déjà bleus.
Je perds la tête, perdue entre l’état d’euphorie, de fou rire nerveux, les pleurs et la crise de nerfs. Et si mon psy avait raison ? Et si j’étais bipolaire ?

Ne pas allumer la télé, c’est ma compagne de crise, ma plus grande alliée, ma plus grande ennemie. Elle me regarde bâfrer, mais a la grande délicatesse de ne rien dire.
Quelques fois, elle doit essayer de me ramener à la réalité en me présentant des émissions prenantes et d’autres fois elle m’encourage avec des programmes merdiques à me remplir de bouffe faute de me remplir autrement.

Il faut m’occuper, le ménage ! Je vais faire le ménage !
Seulement c’est déjà propre !
Peu importe, je recommence, je repasse dans tous les recoins, je commence même à me demander si je ne devrais pas lessiver les murs, ça m’occuperait !

Quoi faire ? M’occuper ou rester comme un zombie, assise les genoux rapprochés de mon buste et ma tête penchée dessus pendant des heures en regardant dans le vide.
Je suis sûre qu’à cet instant une boulimique doit être en train de faire une crise quelque part, je l’envie, je la jalouse, je l’exècre ! La veinarde, si elle savait sa chance !
Ca y est, tout est complètement irrationnel, je commence à envier et à traiter de chanceuse une boulimique ! Mais mon Dieu, ce que je donnerai moi aussi pour ça !!

Je sauterai bien par la fenêtre, mais du quatrième étage, je ne me ferai que mal. Je ne sais plus quoi faire ni à quoi penser, elle est dans ma tête, j’ai déjà le goût des aliments en bouche, je ne pense qu’à ça, je me promène dans les rayons, je remplis mon panier, j’en rêve, comme si c’était le paradis…

J’ai tellement envie de sortir, tellement envie de mettre le nez dehors, mais tellement peur qu’elle gagne, pas toute cette souffrance pour rien ! A moins que, j’aie justement droit à mon soulagement ! Après tout, j’ai bien mérité de me défouler.
Mieux vaut que je ne sorte pas dans la rue, je suis remplie de haine, de mépris, j’aurai envie de baffer tous ces cons, tous ces simples, tous ces hypocrites dont je ne pense que du mal !
Ah s’ils savaient ! Pourquoi eux ne se prennent pas la tête à ce point là ?
Pleine de mépris, d’arrogance et de prétentions, emplie de haine et de violence, je ne pense que du mal des autres, ces corrompus, ces suffisants, ces cons, ces intéressés, ces débiles, des décérébrés, ces insensibles égoïstes, et pour plus de vulgarité : ces enculés !

Il est 17h, je n’ai rien fait d’autre de ma journée que lutter contre cette garce, contre ce monstre, contre cette chose inqualifiable, ma seconde voix, mon aliénation !
Une amie m’appelle et me conseille de manger quelque chose pour faire passer la crise, il y a une courgette et des champignons dans mon frigo… La malheureuse, surtout pas, si je commence, je n’arrête pas !

Je vais prendre ma deuxième douche de la journée, au moins sous l’eau chaude, j’oublie.
Je ne peux pas résister, je monte sur la chose, apeurée, pleine d’espoir. Quel espoir ?
Celui d’avoir une bonne raison de me faire du mal en voyant le poids monter ou stagner ou l’espoir de voir le poids baissé pour m’encourager à lutter contre elle ?!!
Enfin, la chose est gentille, 1 kilo de moins que samedi ! Merci ! Je ne gâcherai pas tout, je ne gâcherai pas tout, je résisterai !

Sortie de la douche, je ne pense qu’à elle. Oh je tuerai tout le monde, je frapperai pour du pain, pour une énorme viennoise, pour des pringles puis après tout je m’en fous, pourvu que je sois pleine à ras bord !
Heureusement une amie m’appelle (merci Dolorès), de quoi penser à autre chose, de quoi parler, de quoi m’occuper. Certains coups de fils m’exaspèrent tellement que je pense encore plus fort à la crise. Mais, Dolorès… Elle a un don pour me faire éviter les crises. C’est déjà arrivé plusieurs fois…

Il est 18h30 et une amie vient à la maison à 19h, je n’ai pas le temps de faire de crise et puis j’ai tellement tenu et ce avec un seul lexomil !
Je me mets à préparer à manger, à répartir les endives, les champignons, les tomates cerise, le poivron et le surimi dans des assiettes. Je n’ai toujours pas faim, mais mes jambes tremblent, je ne tiens plus debout. Pourvu qu’elle arrive, je sens des larmes arriver, la nervosité et trop grande. Et j’ai peur ! Si j’étais agressive avec elle, elle aussi est boulimique, si jamais je lui sautais dessus, me mettais à la frapper ou à l’insulter parce que, elle, a fait sa crise !

Elle en a fait deux, je veux tout savoir, chaque aliment, je me délecte de cette crise par ses mots. Je lui en veux, je la jalouse. Comment a-t-elle osé ? Elle savait pourtant !! Et moi ??

Un verre de rosée, je m’assois et me calme un peu, je croque quelques légumes et je me rends compte que j’ai osé en vouloir et envié une amie boulimique.
Mais sors de ma tête ! Mais qu’est ce que tu m’as fait ! Je n’en peux plus… Les larmes coulent et j’ai honte, j’en peux plus, je suis épuisée, complètement décalquée, je ne comprends plus rien, tous mes repères sont partis, je ne comprends plus rien. Je n’ai plus aucune morale, plus aucune clairvoyance, je suis dans un monde à part…

Finalement je n’aurai pas fait de crise hier j’ai même mangé le soir.
J’ai si peur, il est 14h, et elle est là depuis ce matin, encore et toujours. Je ne sais plus quoi faire.
Un jour sans crise, ça m’est souvent arrivé, mais jamais je n’ai résisté à une crise. J’ai déjà résisté à une compulsion qui aurait pu se terminer en crise, mais une crise de boulimie nerveuse : jamais.
Je fais des crises rien que par ennui, elle ne me dégoûte plus, j’étais comme résignée, comme si c’était moi, voilà, tant pis, on allait faire avec !

J’ai passé une journée atroce, j’aurai été en désintox, ça n’aurait pas été pire.
Et si j’acceptais l’antipsychotique finalement, après tout l’antidépresseur n’est pas suffisant…
Quand je lis sur les forums que des personnes ont arrêté la boulimie grâce au prozac !!





Publié dans Au quotidien

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Lara 17/12/2007 11:36

Merci de m'accepter.
Je t'embrasse.

petitelibellule51 16/12/2007 10:44

il m'a fait super plaisir ton mot sur mon blog, j'arrive même pas à ne pas pleurer... ça me manquait vraiment de ne plus te lire, ne plus te parler, et je me demandais si j'y étais pour quelque chose.c'est dur de se sentir vraiment seule...
comme toi j'ai l'impression de devenir dingue, je ne me reconnais plus, tout a tellement changé ces 6 derniers mois!
moi aussi je pense à toi, et j'aimerais tant que tout s'arrange, qu'on puisse enfin souffler ne serait-ce qu'un peu...

InÚs 15/12/2007 15:05

Les mots pour pallier à tous ces désespoirs de cause. Je suis, je vais, je reviens, je me maudis. Je te lis, et relis ta douleur. Je la comprends, je l'apprivoise, je veux écrire la mienne, pour re rentrer dans la vie, pour retoucher au système...je me fais violence pour échapper au système. Tes mots en bandoulière, sentir tes crises, les juguler, les éteindre, leur donner le mot juste, les nommer, les désigner! Les savoir plus espacées...et raconter précisément le mal pour te libère enfin. Quand tu auras tout dit, il te lâchera...Je me dois encore de creuser ma tête pour comprendre cette société que l'on refuse.
Bien à toi

petitelibellule51 15/12/2007 08:28

coucou juliette,
je te trouve super forte de résister, je n'ai pas ce courage dont tu fais preuve dans cet article. et puis tu es soutenue, par cet appel de dolores, par ces amies dont tu parles...
c'est dur mais tu te bats et je t'envie ça.
bisous

ficelle 14/12/2007 20:40

Moi non plus je n'ai pas la solution miracle....Essai de te changer les idées....j'ai l'impression que c'est comme des paroles en l'air, qui ne pourront t'être d'aucun réconfort....Moi je me suis beaucoup appuyée sur mes quelques amies d'hôpital pour essayer de combattre les crises. J'étais dans une clinique thérapeuthique, très libre, qui ne permettait absolument pas de se contrôler niveau bouffe, puisque l'on pouvait sortir quand on voulait et acheter ce que l'on voulait aussi.Quand je me sentais mal et que j'en avais la force, j'allais discuter avec une voisine de chambre, pendant des heures parfois. Dès fois c'était elle qui venait.Essai de voir des personnes, de te changer les esprits. Etre occupée ne peut que t'aider.Et puis pour l'anxyolitique, pourquoi pas. Après tout, il faut toujours tenter. (mais respecte les doses, par contre, si tu le peux...)Courage xxxx