Un jour comme tant d'autres...

Publié le par Juliette




Encore quelques cheveux sur l’oreiller.

Pas tout de suite, laisse-moi un instant, de toute façon je ne t’écouterai pas, espèce de garce, je me tiendrai, je résisterai, je t’emmerde, tu seras impuissante aujourd’hui.
Pas question de vomir une heure après mon réveil, pas question et puis vomir est si difficile le matin, je ne te donnerai pas une raison de plus de m’humilier.
Je me recouche un moment, je vais t’oublier, c’est juste un premier réveil, je m’éveillerai à nouveau et tu seras partie.

Il est 10h, tu es toujours là, mais vas t’en, pars, ne reviens pas, laisse-moi une journée au moins !
De toute façon, ça fait 3 jours que je saute le prozac, pas question que ça recommence. Je vais le prendre.
Tu vas voir, au moins 1h sans vomir.
Prozac, Lysanxia et Lamotrigine, entrez, faites effet, macérez, et surtout prenez votre temps. Oh si vous saviez, comme j’aimerais ne plus vous vomir et vous laisser m’aider, mais si seulement vous consentiez vous aussi à m’aider un peu.
Pourquoi entrer en moi, me shooter et ne pas me défendre contre cette sorcière qui m’habite, pourquoi ne suffisez vous pas à combler ce vide qui remplit mon âme ?
Combien d’autres molécules va-t-il falloir encore ajouter avant de se résoudre à la camisole ?

Trop tard, tu as gagné, me voilà dans le placard, je sors mon sac à crise, je fais bouillir de l’eau, pendant ce temps, je bois, je bois. Je sors les brioches, les viennoises, les gaufrettes, ça ne suffit pas, il faut rajouter des biscuits apéritif, il n’y en a pas assez, je vais prendre les yaourts, du tzatziki qu’il reste, je retrouve encore quelques biscuits salés, trempés dans du café, peu importe, il faut remplir, il faut ramollir cette nourriture. Il y a encore de la place, il faut faire chauffer de l’eau, il faut faire cuire des pâtes !
J’ai mal, ma tête tourne, j’ai des étourdissements, mais je dois tenir, encore quelques instants.
Tiens le coup, le temps que le liquide se mélange bien.
Je fume une cigarette pour être concentrée et ne pas m’évanouir, je rampe jusqu’aux toilettes et j’ai si mal.

Pourquoi encore une fois ? Et si je n’arrivais pas à vomir ?
C’est bloqué, je n’y arrive plus, ça ne sort pas, de la salive, voilà tout ce qui arrive, c’est très douloureux, mais peu importe, je force, jamais je ne laisserai ça rester.

Enfin ça arrive.
Il en reste, je le sens, il faut manger plus pour mieux vomir, je retourne finir les restes, tout ce qui traîne, je peux y retourner.
Je sens encore qu’il en reste, pourquoi est-ce si dur ?
Quelle bestialité, déshumanisée je dois « finir le boulot » avec les doigts, je me dégoûte, je me haie, je suis sa bête, sa pute, son esclave.

Il en reste, encore de l’eau, de l’eau chaude, en attendant que ça boue, j’avale de l’eau froide, je saute, je fait remuer mon estomac. Vomir l’eau pour faire partir les impuretés, vomir, se vider.

Tu m’as encore bien eu, je suis détruite, allongée sans tension, sans espoir et c’était bien aujourd’hui que je devais rappeler une amie du lycée que je n’ai pas vu et évité depuis plus d’un an ?
C’est donc pour ça ?
Est-ce que je lui écris que je ne peux pas, encore un mensonge ? Est-ce que je lui écris la vérité ? Que je suis devenue complètement folle, phobique et que je ne me sens pas prête à sortir, à les revoir ?
Est-ce que je l’appelle ? Je la vois, fais « comme si » et bois une bière avec elle à 16h pour ne pas réaliser que j’entendrai pour la énième fois « bravo pour ton régime, c’est super ! Mais tu t’arrêtes bientôt ? »

Je l’appelle et tout s’écroule, tout se passe mal. Est-ce que je dois m’énerver, hurler ou bien me taire et refouler ? De toute façon, je ne contrôle plus rien, c’est * elle * qui décidera.

Me revoilà dans la rue, mon haut de pyjama sous mon manteau, les cheveux attachés à la va-vite, et je cours dans les rues en quête de bouffe. Je me sens si vide, si seule, il faut remplir. Je ne veux plus l’entendre, je ne veux plus les entendre, je veux que tout et tout le monde se taise.
Ne pas oublier les chewing-gum, le prozac gène la déglutition, de la salive, de la salive, il faudra que ça sorte.
J’ai mon I-Pod sur les oreilles, à fond, toujours la même chanson qui tourne en boucle, le temps ne doit pas passer, tout doit s’arrêter.
Je demande en gardant le casque, des baguettes à la boulangère et rentre dans le Leader-Price, je remplis le panier. Surtout ne pas oublier le canard-wc, de prime importante, elle va finalement venir demain matin.
Je veux que mes toilettes soient exemplaires, je ne veux pas qu’elle sache ce que j’y fais, je lui ai fait croire que c’était terminé.
Ou alors, dois-je les laisser les plus crades possible pour qu’elle se rende compte de mon désarroi ?

Je mange encore, encore je comble, toujours je remplis.
J’ai si mal, j’ai des plaies sur les gencives, à l’intérieur, à l’extérieur, en haut, en bas, un aphte sur la langue.
Ca brûle, je ne peux plus et pourtant je continue, je veux faire taire cette bouffe, il faut remplir, il y a encore de la place, il faut qu’il y est assez de bouffe pour donner de la pression au vomissement.
Mâcher est une telle douleur, je pleure en serrant les jambes le plus fort possible, continuer, continuer… Je sens le goût du sang mêlé à la nourriture qui elle est insipide, juste une masse, juste une substance répugnante.

Une crise qui aura duré 6 heures durant, il est 18 h et je capitule, de toute façon, je n’ai plus de force, j’ai vomi 6 fois, ou 7, je ne sais plus, je ne veux pas savoir de toute façon.
J’arrête, j’en peux plus.
Mais je sais qu’il en reste, il en reste, je le sens, je le sais, je ne peux pas, je ne peux plus !
Je regarde les cachets effervescents faire leur travail, ça a un goût affreux, et pourtant en avalant, je sens la pureté s’installer, les bulles légères et salées. Un seul aurait suffi, mais pour plus de « pureté », j’en au mit 6.
Les laxatifs, c’est votre tour, après j’arrête, après je serais sûre, après je serai rassurée.
Une crise qui doit cesser, je ne peux plus vomir, ma déglutition est ralentie, j’ai des plaies dans la bouche, sur les gencives, sur la langue, ça brûle, ça doit s’arrêter.
Le goût est affreux, l’odeur reste sur mes mains, j’en peux plus et le contour de ma bouche me brûle.
Une amie doit venir, je dois sauver les apparences, j’ai une heure pour tout ranger, tout cacher, tout désinfecter et me laver moi en plus. Un coup de speed, de l’hyperactivité et mon cœur qui palpite. Vite, vivement ce soir, vivement cette nuit.
Mépronizine, ce sera ton tour, s’il te plait pense à moi, agis ce soir, j’ai besoin de repos, mes nerfs aussi.


J’en peux plus et je ne sais plus.
J’étouffe, je n’entends plus, je refoule.
J’avale pour ne plus entendre, pour les faire taire, je rempli pour ne plus être seule pour combler ce vide omniprésent et je recrache pour cracher sur les autres, pour vomir ma vie, me vomir moi-même.
Sauront-ils un jour à quel point je les méprise, à quel point je souffre ? Sauront-ils un jour le sens de mes actes ? Certainement pas, alors je reste seule dans ma destruction, dans ma quête énigmatique et psychotique : retarder, arrêter le temps.








Publié dans Au quotidien

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MAM 31/01/2008 11:20

"ne meurs pas avant longtemps" te supplie Emma
mais petite marionnette , qui tire les fils de ta vie ? TOI...QUI cherche tu à anéantir , à égaler en te confrontant à ta mort; Vivre et mourir sont deux verbes synonymes dans ce cas, un mot différent serait ACTION : lève toi et marche, quitte ce monde factice et bouge, bouscule toi, bouscule les autres...INVENTE

Mam 31/01/2008 08:15

fais toi violence : CHANGE

mam 31/01/2008 01:54

Anna parle de la putréfaction de la chair, quelle chair?
un corps momifié est impustrectible...
 

mam 31/01/2008 01:45

mourir c'est simple : il suffit de se laisser aller .
vivre : c'est contraignant et difficile .
Mais survivre ça commence à étre au dessus de mes forces... J'aimerai pourtant devenir très vieille, très ridée, très maigre et me sentir enfin très vivante....

Emma 15/01/2008 19:32

Avant la camisole. Comme c'est effrayant. Je ne sais plus comment écrire. Avec mes doigts que j'imagine bandés (comme les pieds des jeunes chinoises, que les hommes voulaient retenir en captivité, prises plus qu'éprises de leurs charmes dictaroriaux. Un dictat de la beauté, un dictat masculin ; bander les bras, les mains, les torses, alors, pour empêcher un esprit de s'envoler ? Un torse ?), ongle contre ongle, ce ne sont plus des griffures, mais des piqures. Avec les phallanges apparentes, perforant la peau, ce doit être affreusement douloureux. On ne peut plus jouer, après, à peine caresser les touches d'ivoire d'un piano. Et lorsque son poignet troue la chaire, s'en est fini des caresses. Et mes bras qui compresseraient ma poitrîne. Et du blanc dans les yeux. Être enrobé de lin, se voir grossie, des contours flou, des bords indefinissables - on ne sait plus vers lequel pencher -, ses propres pourtours suivis  du plat de la main. Ce doit être affreux, sentire les griffures en relief de ses avant-bras meutrire le gras de la peau de son ventre. Une contorsion propre à créer des bourrelets par vaguelettes - on le sait, on l'a bien vu, dans le miroire, en se regardant, la dernière fois ! Les positions les moins avantageuses, on les connaît par coeur, et les éviter, c'est un jeu amusant dans lequel on se perd volontier. Parce que, plus on est laide, plus on se dégoûte, plus on est maîgre. C'est vrai. Ca marche comme ça, même les médecins, le disent. Et moi, je ne sais plus très bien si je veux être maigre, ou bien encore m'aimer - alors, prenons le plus rapide des deux ! Celui qui donne le plus de sensation. S'aimer, c'est vite dit. Et arrêter le temps ? Anorexique, as-tu retrouvé ton enfance ? Certes, certainement, il serait parfait que le temps s'arrête, mais cette enfance, est-elle à ton goût ? Expression mal-choisie, délibéremment. Goût amère dans la bouche. Peur aussi, non pas de "finir comme toi", je t'admire, je te remercie d'exister, et si je pouvais produire sur folle telle que moi pareille effet, je te déroberais volontier ta place, mais de "finir avec toi". Pas envie de finir, je crois. Pas tout de suite, pas après avoir tant souffert à maigrire ainsi - mais mourire en anorexique, à tes côtés, ce serait un honneur. J'ai un peu moins peur. Je ne sais pas si il est possible de te rassurer sur le temps, de te dire qu'il passe si lentement : les gens dehors, ils ont même le temps de courire dans la rue, dans un sens, puis dans l'autre, sans motivation véritable ! Leur vie, tellement elle est longue, est devenue un passe temps. Alors n'est pas peur de la mort. Et n'ai pas peur de la vie non plus. Des yeux appeurés,  sous des yeux tristes et résignés, c'est une beauté ternie. Des yeux tristes, c'est une mauvaise beauté, des yeux résignés, et c'est la fin de l'art. Fais un effort pour aimer vivre, s'il te plait. Aimer vivre, sans en approfondir le sens. Sans lier la nourriture et la vie. Sans le croire vraiment, même. Mais assez pour que, toi non plus, tu ne meurs pas avant longtemps... Il paraîtrait que tu fonctionnes par défis. Alors : je te défis de vivre. Je te défis de faire passer tes crises. Et si je te défiais d'être heureuse ? Défions l'univers... La quête d'une toute longue vie. Exploite la sans remord, car elle ne t'a pas fait de cadeaux. Baisers langoureux, Emma.