L'ouverture

Publié le par Juliette





Depuis plusieurs mois, je n’avais vu son intérieur.
Je l’ai enfin ouvert, je ne savais pas s’il était plein ou vide.
Une honte et une claque de réalité sont venues m’envahir.
Il était plein, plein à ras bord, des denrées périmées depuis si longtemps, le gaspillage même.
Des personnes meurent de faim, des personnes triment pour s’acheter à manger, moi je laisse mon frigo plein pourrir en silence et dans le noir.
Tous ces aliments qui auraient pu nourrir une famille quelques jours…
J’ai ouvert mon frigo et compris.

J’ai enfin ouvert mon antre. Depuis plus de 3 ans, *ça* ne m’avait laissé l’ouvrir.
Nous avions si peur toutes les deux d’être comme violées, découvertes. Notre secret n’était plus, notre action serait figurée.
Je cachais mon appartement, je cachais mon chez-moi comme je cachais et fuyais ce qu’il se passe dans ma tête.
Il était dans le même état que mon frigo, un bordel élaboré pour que personne ne vienne, pour en boucher l’accès et par là même la seule idée qu’ils pouvait avoir une utilité. Un bordel élaboré. Habitable et visible seulement par moi, telle ma tête.
Moi seule avait le droit d’y entrer, de me l’approprier, personne ne pouvait le toucher ou le regarder, un peu comme mon cœur froid et endurci, amer, à l’état de pierre.
Je n’avais pas plus de respect pour l’espace que j’habitais que pour ce corps qui m’habite.

J’ai laissé entrer une amie, je ne croyais plus en être capable un jour.
La présence des autres chez moi me fatigue tant, je rêve d’incantation, de désenvoûtement après leur départ. Mais cette fois j’ai choisi avec sagesse, j’ai laissé entrer une amie que j’aime avec tendresse et le souvenir de sa présence me rassure.
Sentiment que je n’ai pas souvent ressenti, pratique jamais jusqu’alors inaugurée.

Je laisse les "autres" m’approcher et me donne une chance.

J’ai enfin écris cette lettre, le plus dur reste à faire : me porter pour l’apporter.
Elle est écrite, signée et à vrai dire, pas si mal, j’en suis presque fière.

Me reste à dépasser mes peurs et angoisses quand je me retrouverai face à ce bâtiment empli de souvenirs morbides et amers, cet espace déroutant, ce lieu si angoissant.

Je vomis toujours, je me mutile encore, je jeûne sans relâche, mais petit à petit, je brise les barreaux invisibles dans lesquels *ça* m’a enfermée.
Je lui donne tort et la contre en laissant entrer une personne chez moi, je lui crie mon indignation, ma lassitude et ma colère en écrivant cette lettre pour lui donner tort et lui montrer que je ne suis pas une bonne à rien, que je peux faute de réussir au moins essayer.

Depuis tant d’années, nous avons toutes les deux en binôme érigé un mur autour de nous, de notre secret et de nos pratiques, on était ensemble, si proches, si complices dans toute cette haine.
*ça* partira un jour.
Mon rapport avec la nourriture n’a pas changé, mais *ça* n’est plus si belle à mes yeux désormais, je ne la choie plus, ne la supplie plus de rester, je ne lui obéis plus autant qu’avant.
Depuis toujours je lui obéissais, m’exécutais et faisais tout le contraire de ce que les humains me demandaient ou conseillaient. Je n’avais pas le temps de penser, je me rebellais devant tout acte, toute pensée.
*ça* était ma seule amie, la seule qui me voulait du bien, je sais désormais qu’elle a tort, j’ai si peur de la quitter, si peur de lui dire au revoir et pourtant j’en ai tellement envie.
J’aimerais tellement être libérée de ce poids, de cette prison, de ce mensonge.

Avec elle j'étais en accord, avec les "autres" en désaccord, mais la laisse n'est plus si solide qu'elle le fut.

Petit à petit…
Depuis si longtemps une force passionnelle nous reliait, partagées entre amour, haine et dégoût, nous restions ensemble, insatiables.
Avec elle je ne pensais pas, je n'avais pas le temps de m'ennuyer, je mangeais, je jeûnais, je vomissais, j'accomplissais...
Toutes ces années perdues...
Peut-être n'est-elle pas si gentille...
Peut-être suis-je quelqu'un de bien...
Je peux toujours essayer de savoir, je n'ai jamais osé.




Publié dans Au quotidien

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Justine 05/11/2007 20:46

ne lache rien !
gros bisouxxxxxxxxx

Julie 19/10/2007 23:53

:-)S'ouvrir aux autres, ouvrir son appartement, c'est prendre le risque de découvrir, de redécouvrir , on est bien souvent surpris... agreablement surpris. Cette amie qui rassure, cette presence reposante, elle vaut le coup de prendre ce risque!! ;-)Comme je le disais dans mon autre commentaire... oui tu es une personne bien!! la sincerité de tes mots ne toucherai pas autant si ce n'étais pas le cas!!!

Lara 16/10/2007 09:48

Bien sur que tu est quelqu'un de bien, il suffit de te lire pour le comprendre.
Quelqu'un de bien et de profond... pas comme toutes ces coquilles vides qui sillonnent le monde... ces filles sans rien à l'intérieur.
Tu as de la valeur.

Dolores 15/10/2007 22:52

Mais c'est un nouveau toit ! une nouvelle toi !
Le frigo est l'antre de l'enfer pour bon nombre d'entre nous. J'espère que désormais ton ouverture au monde ne cessera de croître. Bisous Juju' ;)

petitelibellule 15/10/2007 21:06

je suis sure que tu es quelqu'un de bien, et plus que ça même!