La Pitié-Salpêtrière, février 2003

Publié le par Juliette





« Une main vient me demander sur quelle échelle j’évalue la douleur ».  Pour la première opération, j’avais dit 4/10, là je réponds 7/10.

J’ai mal, tellement mal que j’arrive à peine à parler, et très froid, je me rends compte qu’en l’espace d’une seconde, j’ai pensé à laisser une petite marge pour qu’ils me prennent au sérieux.
On m’amène des couvertures, je suis dans une pièce à la fois sombre et lumineuse, je ne comprends rien, je vois à peine le visage de l’infirmière et je me rendors.

A mon prochain éveil, je suis en réanimation. D’un coup j’entends des bruits insupportables. En fait j’entends le silence.
Je reprends conscience et je me rends compte que je ne peux plus bouger, que je ne vois rien. Je suis complètement défoncée avec des tuyaux partout. Je ne comprends pas, il fait nuit, on m’a opéré à 7h du matin, et je ne reconnais pas ma chambre.
J’ai à peine ouvert un œil qu’il est là, encore plus gentil qu’avant. Il me tient la main, c’est mon neurochirurgien, il m’explique que j’ai fait une hémorragie, je suis en réanimation. Il ne rentrera pas chez lui pendant 2 jours, il restera dans le coin pour être sûr que ça se passe bien pour moi, pourtant pas une fois il n’a l’air fatigué.
Il me demande d’évaluer la douleur. Je dis 8/10.
On me donne de la morphine, je me rendors.
Puis j’en peux plus c’est trop dur, les infirmières parlent à voix haute. Je commence à pleurer, à me boucher les oreilles et à leur dire d’arrêter de crier…
Elles arrivent autour de mon lit, elles sont deux et malheureusement je ne me souviendrais pas de leurs visages pour aller les rencontrer et m’énerver plus tard.
Elles sourient et se foutent de ma gueule.
« c’est finit ce cinéma, vous voyez bien qu’on crie pas, on parle !! »
Parlez moins fort ou taisez-vous bande de connes, je vais exploser de douleur, pas la peine d’en rajouter si c’est pour parler du rendez-vous du caniche chez le toiletteur ou du dîner chez la belle-mère !!

Je suis à côté, enfin je n’ai pas vraiment de recul pour savoir à quelle distance, mais je la sens si près, je serai dedans ce serai pareil. Il y a une poubelle pas loin. Les grandes poubelles pour services de réa. Les poubelles, les infirmières y jettent des cotons, compresses et autres toutes les 10 minutes.
Je ne sais pas si j’ai la tête à côté ou à 10 mètres.
De toute façon j’ai plus de repères, j’ai juste mal.
C’est une douleur que je ne peux pas décrire.
Je me rappelle juste, que si je bouge un doigts de pieds j’ai peur de mourir, si je cligne des yeux je prie pour mourir.
J’ai fait des migraines pendant 2 ans, mais ça c’est indescriptible. C’est une douleur sans limites.
Je ne peux même pas penser tellement ça fait mal.
Je prie pour 1 an de migraine contre 1 seconde de soulagement, puis j’échange une vie de migraines contre cette douleur, enfin j’en viens à espérer, à demander : cassez-moi une jambe que je pense à autre chose, que je me concentre sur une autre douleur.
Chaque seconde dure une journée et ça va durer justement plus de 3 jours.

Toujours avec ces infirmières débiles. J’ai plus la force de parler, mais j’entends. Chaque murmure m’apparaît comme une explosion.
Je pourrais entendre chaque soupir…
Un homme est dans le coma à côté de moi et j’entends ces garces qui parlent. L’une dit « c’est dommage, il était vraiment beau cet homme.. » l’autre répond « ouaif, pour ce qu’il en reste… »
Je me demande si c’est vrai, je me pincerai bien pour vérifier si je ne rêve pas, mais pas besoin, mon cerveau et sa douleur sont là pour me rappeler que je suis en vie.

J’en arrive à la note 9/10, là on m’injecte de la morphine pour toute une nuit.
A mon prochain réveil, je vois mes parents, enfin leur ombre, leur image. C’est flou. Mon père pleure et ma mère est toute douce, je dois être morte ou au purgatoire…
Je suis enfin revenue dans ma chambre en neurochirurgie.
Je vois le lit d’à côté vide. J’appelle aussitôt les infirmières pour leur demander où est ma voisine. Elle est passé en cancéro pour la chimio. Je suis rassurée.
Une année une amie que j’ai connu s’est réveillée dans un grand bruit, sa voisine de chambre était en train de mourir, il y avait des docteurs partout.
Depuis j’ai toujours la crainte que la personne avec qui je partage la chambre ne meurt.
On me redonne de la morphine à dose moindre pendant une semaine et je retourne enfin en neurologie.
On me dit de me reposer, mais voilà, j’ai beau avoir encore mal, je peux bouger.
Je commence à franchement m’emmerder dans ce lit.
Une infirmière vient me voir pour me dire qu’on va m’aider à me laver, qu’elle arrive.
Je me lève et je file aussitôt le nez dans ma valise chercher des affaires et je file à la douche.
Bien entendu, je vais méchamment me faire engueuler dès que j’en sortirai, mais je voulais pas qu’on me lave comme une assistée. Qu’on touche mon corps dénudé alors que je suis consciente, c’est impossible.
Je tiens difficilement dans la douche, mais j’en ressortirai vivante.
Je ressors habillée, pas question non plus de faire la plouc en pyjama.
Une infirmière que je commence à connaître vient me voir et me dit : « mais enfin tu te rends compte, t’aurai pu mouiller les pansements, t’aurai pu faire une crise cardiaque ou tomber dans la douche, t’imagine si ta tête avait heurté ne serai-ce qu’un mur ou pire le sol ! Tu serais soit morte avec un peu de chance soit en fauteuil roulant … » et blablabla…
N’empêche, je suis debout, je suis habillée et si vous croyez que je vais me tenir tranquille en pantoufles, vous rêvez.
Je dois rester dans ma chambre. Je m’emmerde tellement. Ca fait plusieurs jours que mes jambes n’ont pas servit, elles sont rouillées, j’en peux plus. J’ai encore trop mal à la tête pour lire, pour me concentrer, je ne vois pas bien les lignes.
Je les vois qui préparent les plateaux-repas. J’en profite pour filer, je descends à l’endroit où « on » (les autres patients) se retrouve habituellement, à la salle des machines à café.
J’y revois des personnes. Je suis contente, mais je me rends compte que je tiens difficilement debout, ça tourne.
Et là un des neurologues arrive, il passait, mais le mur était vitré. Il me somme de remonter avec lui.
Il me disputerait bien, mais sait à quel point ce serait inutile. Il m’a déjà appelé « la bourrique » en riant.
Ils m’aiment bien parce que je ne me plains pas trop, parce que je ne suis pas toujours en train d’appeler les infirmières mais quelques fois pètent un plomb parce que je ne reste jamais dans ma chambre, parce que je ne suis jamais en train de regarder la télé dans ma chambre,  toujours en vadrouille, toujours habillée. Pour eux je prends trop de risques.
Combien de fois j’ai entendu : « vous êtes malade, c’est sérieux, quand est-ce que vous allez arrêter de faire comme si vous ne l’étiez pas ?!! »
C’est simple, j’ai arrêté 2 ans plus tard quand j’arrivais à mes limites, quand je ne pouvais plus rien dissimuler, quand je n’avais plus aucune liberté ni contrôle de mon corps, mais tant que ça m’a été possible j’ai joué avec le feu. Impossible de m’avouer vaincue.

Voilà, je suis en vie, ce sera parti pour 3 semaines d’EEG. Tous les jours de la semaine, de 9H à 12h puis de 13h30 à 16h assise sur un lit, branchée partout, une télé au cas où, mes livres partout et une caméra en face.
Je suis dans un laboratoire comme un rat. Le mur qu’il y a à ma gauche est vitré, plein d’ordinateurs sont derrière, avec une infirmière. Ils enregistrent les réactions de mon cerveau en attendant désespérément une crise. Mais voilà, j’en fait une à chaque fois qu’ils me débranchent.
Un jour, ils décident de me garder entre midi et deux, je fais une crise de nerfs pour la première fois.
En même temps j’étais pas très intelligente, j’ai fumé de l’herbe 2 soirs de suite avec une copine dehors et ça a un effet sur l’épilepsie. Ca empêche d’en faire, enfin pour certains, mais c’est mon cas.

La suite : on me dit que je suis opérable. Je me souviens de ce moment. C’est le neurochirurgien qui me le dit un soir, il partait, je descendais fumer, on parle un moment et me dit qu’apparemment ce sera bon.
On m’annoncera quelques jours plus tard que ce sera à Marseille.


Publié dans Un peu de moi

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Opium 13/06/2007 15:50

emouvant cette histoire. Voila mon blog si ca t'interresse
 
my-feelings.cowblog.fr
mot de passe : azenbv*

petitelibellule51 06/06/2007 22:41

tu reviens quand ma juliette???

petitelibellule51 31/05/2007 12:01

coucou ma juliette,
merci pour ton comm sur mon blog, et ton soutien. ça m'a fait vraiment plaisir de te lire, ça faisait un moment...
et je voulais te dire aussi que nos conversations sur msn et skype me manquent, j'espère pouvoir t'y recroiser bientot...
mille bisous, et j'espère que tout se passe bien pour toi à marseille???